Fatal et solitaire
Par Chet & Kader
On n'attend plus aujourd'hui le Grand Soir, mais on espère encore instiller dans les failles du système les idées virales qui renverseront quand même l'ordre des choses. Cet espoir, ces failles – tout cela devient le système en tant que tel en fait. Des « utopies interstitielles », comme dit le sociologue postmoderne Michel Maffesoli, se constituent et prennent corps à travers la société. Pourtant, il est remarquable, dit-il en guise d'avertissement, que continue d'opérer l'impératif occidental selon lequel « tu seras maître et possesseur de la nature ». Il est patent surtout qu'il s'exprime à travers le désir de généraliser l'économie sociale et solidaire, dans la nécessité affichée de réformer nos modes de vie corrompus par la production et la consommation capitalistes, dans l'invocation d'un monde où prévaudrait l'entente entre les différences et toutes les cultures.
Les Indiens hopi ont fait cette étrange prophétie sur le compte de la civilisation occidentale qu'elle est par nature habitée par la guerre et productrice de mort. Même quand elle cherche honnêtement le Bien. Qu'ils ne laissent guère la lumière entrer dans l'héritage culturel occidental se comprend quand eux-mêmes ont été plongés dans la nuit, quasiment exterminés au nom de la marche irrépressible de la Civilisation. La dévastation, l'appropriation, l'exploitation sont autant de pulsions que l'Occident, selon eux, élèvent au rang d'art. On dirait la vision de cauchemar du pire à venir que se faisait l'inventeur de l'heroic fantasy, JRR Tolkien, le pays de Mordor. L'Occident, province vassale de Sauron. Et les Hobbits, petits gaulois dans l'ordre du monde, jeunes espoirs de l'économie sociale et solidaire.
Le problème de l'Occident est qu'il produit à l'intérieur de lui-même des lignes de partage profondes. Mais on fera ici attention : en règle général, réduire une civilisation à une dimension relève de l'arnaque intellectuelle. Pourtant, il est significatif que les Indiens n'aspiraient pas tant à l'harmonie, mais la vivaient dans le Divers, comme il va de soi chez des peuples animistes, tandis que l'Occident se rêve dans l'Unité fondamentale, se projette sans cesse sans jamais y parvenir, comme si la fusion d'amour ne devait se vivre que dans l'oubli de l'autre – ou de soi-même… Bref, cette unité rêvée se paie aussi de guerres, de course à la domination ou à l'éradication, à l'empire et l'emprise, dans la négligence absolue de l'autre – malheur au vaincu ! – que cet autre soit humain ou naturel. Le philosophe pacifiste Michel Serre lui-même n'en vient-il pas en désespoir de cause à s'interroger sur ce que la Troisième Guerre Mondiale pourrait avoir de salutaire ?
Le vieux sage hopi psalmodie :
« Vous vous insurgez contre toute chose
vous faites de votre vie une lutte constante
et entrez en guerre chaque fois que vous respirez
il n'y a pas pour vous d'autre vie que la révolte
comme si vous saviez mieux que tout autre
ce qui est digne de valeur et de vie
ce qui mérite l'opprobre ou la mort
avec ceux que vous prétendez combattre
vous participez au désastre toujours plus étendu
qu'est devenu ce que vous appelez aussi la civilisation
mais quelles forces donc vous animent
et contre quelles forces prétendez-vous donc vous dresser ?
qui vous dicte la colère et l'indignation ?
si vous avez raison, si universellement raison,
comment se fait-il encore qu'il faille lutter encore
et qu'à voir l'état du monde
on dirait que vous parlez dans le désert ?
car c'est bien cela l'héritage du combat
qu'on mène jusqu'à bout :
un désert. »
On peut nourrir aujourd'hui, selon Amartya Sen, 12 milliards d'êtres humains. La faim et la violence ne sont pas des fatalités naturelles ; elles sont le fait de rapports de forces, de choix politiques, le résultat vicié de nos visions du monde étriquées. On peut être plus confiant dans la provende de la Nature qu'aux aspirations des hommes à partager ses bienfaits. Pourtant, la nature humaine ne peut s'oublier au point que disparaisse complètement l'homme naturel qui vit en nous, y compris le Hopi qu'on imagine peut-être avoir exterminé. Pour l'économie sociale et solidaire, qui va de soi quand on ouvre les yeux sur les injustices que le monde perpétue et aggrave, il faut encore que, prétendant libérer l'homme elle se libère de l'impératif qui produit ce monde de l'aveuglement, l'égoïsme-roi et de l'économie de prédation. Il faut peut-être qu'elle devienne indienne – mais d'une manière occidentale à inventer. Car le défi de l'avenir reste bien l'homme lui-même, quand chacun pour soi reste une petite force, agissante et agie, dans le cosmos immense.
Si je ne peux changer le monde, puis-je aider à changer le regard que nous portons sur lui ?

Samedi 14 avril - 10h à 19h | dimanche 15 - 10h à 18h
Caudebec-Lès-Elbeuf
Thème : l'Eco-quartier
Accès gratuit
Dimanche 11 mars 2012 de 10h à 18h | Gratuit
Espace culturel André Bourvil - Place Suchetet
Caudebec-lès-Elbeuf

